Maroc : L’appartenance à une zaouia procure un statut de distinction et de prestige

Interview de  Ahmed AL MOUTAMASSIK.

Antropologue, il s’est interressé aux pratiques culturelles dans les zaouias. Leur fonctionnement est basé sur la création des liens sociaux et un mode de production axé sur la sainteté.

À Bejaâd, autour du fondateur de la ville, Bouabid El Charki, diverses activités font vivre des centaines de personnes. Peut-on parler d’économie de la sainteté ?

En vue de circonscrire le phénomène et cerner les contours du champ de ces pratiques, il faut se référer à l’anthropologie économique qui a pour objet les échanges dans les sociétés traditionnelles, y compris l’économie de la sainteté.

Les études dans ce domaine se réfèrent à un travail majeur de M. Mauss sur le don. Pour faire court, le principe de base est que tout don appelle un contre-don. Le contre-don peut prendre une forme différente de celle du don. En contrepartie d’un objet, on peut rendre une prière, une bénédiction. A la suite d’un service rendu, on peut offrir un repas…

Ce n’est pas un échange matériel mais symbolique basé sur le principe de la réciprocité qui crée un lien de dépendance entre le donateur et le donataire. L’échange, dans ce cas, n’est pas d’ordre utilitaire mais symbolique, fondé sur des croyances de réciprocité, trouvant leur légitimité dans la possession d’un pouvoir symbolique qui relève de l’ordre du sacré. Cela constitue une forme de mode de production axé sur la sainteté. Mauss la définit comme «une prestation obligeant mutuellement donneur et receveur et qui, de fait, les unit par une forme de contrat social». Le donneur a une forme de prestige ou d’honneur dans le fait de savoir donner. Quant au receveur, il doit d’abord savoir recevoir et doit ensuite savoir rendre à d’autres «un équivalent» de ce qu’il a reçu.

Traditionnellement, on octroie «une rente» à «Oulad Sayed» ou «Enfants du Saint». Quelle est la portée de cette pratique ?

Ces phénomènes relèvent de pratiques culturelles liées au sacré et étudiées par l’anthropologie culturelle. Par ailleurs, ce type d’échange concerne les zaouias, les marabouts et les échanges sociaux dans leur dimension relationnelle. La clé de voûte de ces croyances est la sainteté incarnée par des saints dont le champ lexical au Maroc englobe les vocables tels que «cheikh», «wali», «chrif», «saleh», et «agurram».

Les saints peuvent être hommes ou femmes, tel est le cas de Lalla Aicha lbahria du côté d’Azemmour, Lalla Tâ’aza dans la province de Tiznit…Les rôles et les fonctions de ces «vénérables» personnages tournent autour de la protection réelle et symbolique. L’anthropologue Gellner estime qu’ils se perçoivent et qu’on les considère comme «des dispensateurs de baraka, des invocateurs de bénédiction divine sous forme de prospérité, guérisons, et des faiseurs de miracles ou générateurs de mal en faisant agir la malédiction». Leur impact peut être positif ou négatif, c’est pourquoi ils sont craints et respectés en même temps.

Par obligation, en échange des services rendus, la population les récompense par des dons de toutes natures : des sacrifices, des offrandes en vue d’attirer la baraka et prévenir la malédiction. Ce type d’échange obéit à 3 règles qui constituent une triple obligation: obligation de donner, de recevoir et de rendre.

Quelle interprétation sociologique peut-on faire de ce phénomène ?

Les sociologues distinguent deux paradigmes de fonctionnement social. L’un est un mode utilitaire, basé sur l’échange de marchandises selon la logique du marché, l’autre fonctionne selon un mode symbolique fondé sur le principe de réciprocité. Le premier consiste à échanger des biens de valeur équivalente dans le cadre d’une relation libre guidée par la recherche du profit et du calcul utilitaire.

Le second a pour objectif de créer des liens sociaux et de les consolider selon une logique relationnelle qui occulte l’aspect utilitaire. Bourdieu avance deux concepts importants pour expliquer le fonctionnement de la relation sociale au Maghreb. Le premier est le pouvoir symbolique qui légitime une domination symbolique.

Tareka Karkarya basée à Nador

Le saint asseoit sa légitimité hiérarchique sur ce pouvoir considéré comme émanant du sacré. Le second est le capital symbolique acquis par la proximité avec les saints et qui procure à son détenteur un statut de distinction, notamment reconnaissance sociale et prestige dans son groupe.

Texte : la Vie Economique / Photo : Economiste

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